Généalogistes et thérapeutes familiaux ressemblent à deux archéologues fouillant le même site, mais à la recherche de choses entièrement différentes. Les uns veulent savoir qui est né où et quand. Les autres veulent savoir pourquoi cela tient quelqu'un éveillé la nuit encore aujourd'hui.
La généalogie est l'une des sciences les plus anciennes de l'humanité – déjà les anciens Égyptiens tenaient des listes d'ancêtres, probablement moins pour des raisons sentimentales que parce qu'il fallait clarifier les questions de succession. En Europe, elle devint possible à partir du XVIe siècle grâce à la tenue systématique des registres paroissiaux, et depuis lors elle a produit une infrastructure impressionnante : archives, bases de données, tests ADN et émissions de télévision entières.
Mais la généalogie classique avait un angle mort si vaste qu'on ne le voyait qu'en cessant de regarder seulement les faits : elle enregistrait ce qui s'était passé, mais non ce que cela signifiait. Né, marié, mort – c'était pour l'essentiel son vocabulaire, et il suffisait pour les arbres généalogiques, mais pas pour ce qui se lisait entre les lignes.
Le génogramme ajouta précisément cette dimension manquante. Soudain, on pouvait se demander : pourquoi l'arrière-grand-mère épousa-t-elle à dix-sept ans un homme de vingt ans son aîné ? Pourquoi le grand-oncle émigra-t-il en Amérique – seul, sans sa famille, et pourquoi n'écrivit-il que trois lettres avant de se taire ? Et pourquoi personne ne parlait-il de tante Marthe, alors qu'elle vécut cinquante ans dans le même village ?
Loyautés invisibles
Une clé pour comprendre ces liens fut fournie par Ivan Boszormenyi-Nagy (1920–2007), un psychiatre hongro-américain de Budapest, avec un concept aussi élégant qu'inquiétant : les « loyautés invisibles ». Il décrivit comment les membres d'une famille se sentent liés à travers les générations par des obligations que personne n'a jamais formulées – le petit-fils qui embrasse la profession du grand-père mort prématurément sans savoir pourquoi, ou la fille qui répète inconsciemment le mariage raté de sa mère, comme s'il existait un scénario invisible qu'elle n'a jamais lu et auquel elle se conforme néanmoins.
Ces fils invisibles ne deviennent visibles que lorsqu'on combine généalogie et travail génogrammique, et le résultat est saisissant :
- Le niveau généalogique fournit les faits : qui, quand, où ?
- Le niveau du génogramme fournit le sens : pourquoi ? et comment cela agit-il encore aujourd'hui ?
En Allemagne, ce lien fut reconnu avec une clarté particulière, et cela pour des raisons historiques difficiles à ignorer. Le travail de mémoire sur les générations de la guerre et de l'après-guerre montra que les traumatismes notés dans les arbres généalogiques comme « tombé en 1944 » ou « fuite de Prusse-Orientale » continuent d'agir comme schémas émotionnels chez les petits-enfants et arrière-petits-enfants – même si ces petits-enfants n'ont jamais entendu un coup de feu et n'ont jamais fait leurs valises.