Quand les client·e·s rejettent le génogramme dessiné — « Ce n'est pas nous » : quatre stratégies issues de la pratique systémique. Re-lecture, polyphonie, itération et tenir le silence.

Une situation inconfortable mais fréquente

Vous avez élaboré ensemble un génogramme. La·le client·e le regarde et dit : « Non. Ce n'est pas nous. » Ou, encore plus difficile : « Ce n'est pas juste. Ce n'est pas moi, ce n'est pas ma famille. »

Cette réaction est plus fréquente que ne le suggèrent les manuels. Elle n'est pas un échec de la méthode ou de la·du consultant·e — elle est en soi une information. Mais elle a besoin d'un traitement méthodologique qui ne tombe pas dans le réflexe du « vous ne voulez pas le voir ».

Ce que le rejet peut signifier

Pur malaise face à la visibilité. Certain·e·s client·e·s ne sont pas habitué·e·s à voir leur famille de l'extérieur. Le génogramme dessiné est une image — et les images ont une force d'imposition que l'entretien n'a pas. Le rejet est alors la première réaction, pas le verdict final.

Écart entre auto- et hétéro-description. La·le client·e a décrit dans l'entretien ce qu'elle·il voit. La·le consultant·e a consigné ce qu'elle·il a compris. Ces deux versions ne sont jamais identiques. Le rejet peut être une correction légitime.

Défense de la loyauté familiale. « Ce n'est pas nous » peut vouloir dire « On n'a pas le droit de nous montrer ainsi ». Le concept de loyauté chez Boszormenyi-Nagy est ici utile : la·le client·e protège l'image familiale, même si elle contredit sa propre expérience.

Choc face à la clarté. Certains schémas sont flous dans l'entretien, mais nets dans l'image. Cela peut dépasser la·le client·e. Le rejet est alors une protection.

Stratégie 1 : Re-lecture

« Relisons ensemble ce qui figure ici. Où cela ne colle-t-il pas ? » Cette stratégie prend le rejet au sérieux et invite à la correction. La·le client·e devient co-auteur·e — et peut montrer concrètement ce qui ne va pas.

Avantage : les corrections sont souvent plus précises que la description initiale. Le rejet produit une acuité diagnostique.

Prudence : cette stratégie demande du temps. Si la tentative de re-lecture démarre en fin de séance, elle devient frénétique. Mieux vaut la reporter à la séance suivante.

Stratégie 2 : Polyphonie

« Qui dans votre famille confirmerait cette image, qui la contredirait ? » Cette question détache l'image de l'idée qu'elle devrait être la seule version vraie de la famille. À la place, il devient clair : il existe plusieurs lectures — celle de la·du client·e en est une.

Le concept de « Re-Authoring » de Michael White est ici apparenté : les client·e·s deviennent auteur·e·s de leur propre histoire, pas destinataires d'une vérité diagnostiquée par des expert·e·s.

La polyphonie est particulièrement utile dans les familles où les conflits tournent autour de la « bonne » narration — génogrammes de divorce, conflits d'héritage, querelles multigénérationnelles.

Stratégie 3 : Itération

« Laissons l'image telle quelle une semaine. Vous la regardez chez vous, moi aussi. La semaine prochaine, nous discuterons de ce que vous en avez ressenti. »

Cette stratégie utilise le temps comme collaborateur. Certaines images rejetées en séance sont acceptées ou différenciées une semaine plus tard. La·le client·e a l'espace pour digérer l'image.

Prudence : l'itération ne fonctionne que si la séance suivante est fermement convenue. Pour des séances uniques ou des rendez-vous incertains, cette stratégie est difficile.

Stratégie 4 : Tenir le silence

Parfois, la meilleure réaction à un rejet est : ne pas réagir. Ne rien expliquer, ne rien défendre, ne rien corriger. « Mhm. Je comprends. » — puis tenir une pause.

Cette stratégie paraît d'abord contre-intuitive, mais elle est souvent salutaire. Elle montre à la·au client·e : votre perception est prise au sérieux, sans que la·le consultant·e ne tombe dans une posture de réparation. Dans le silence naissent souvent les phrases suivantes.

Prudence : cette stratégie est la plus exigeante — elle demande à la·au consultant·e de supporter ses propres impulsions de réaction. Qui, par insécurité, brise le silence (« Mais je pensais... »), nuit plutôt.

Vignette de pratique

Client, milieu de la cinquantaine, vient à la troisième séance. Nous avions élaboré le génogramme dans les deux premières séances, son père comme figure centrale, la relation marquée « autoritaire ». Aujourd'hui il dit : « Je trouve que l'image n'est pas juste. Mon père n'était pas autoritaire. Il ne savait simplement pas faire autrement. »

Je me tais, je le regarde, je hoche légèrement la tête. Une minute de silence. Puis il dit : « C'est difficile de le voir ainsi dans l'image. Il était aussi très protecteur, à sa manière. »

Nous complétons l'image. Le père reçoit une seconde ligne de relation avec lui — non seulement la conflictuelle, mais aussi une qui porte sa propre qualité. L'image devient plus différenciée, la relation plus vivante.

Le rejet n'était pas un refus, mais un mandat d'extension.

Ce qui ne fonctionne pas

Se défendre. « Mais vous avez tout de même dit lors de la dernière séance... » — de telles phrases dévalorisent la·le client·e et défendent une image qui n'appartient pas à la·au consultant·e.

Passer outre. Ignorer le rejet et poursuivre le programme est méthodologiquement fatal. La·le client·e ne se sent pas vu·e — et l'image perd son efficacité.

Redessiner tout immédiatement. Qui répond à chaque rejet par « Refaisons-le », signale : l'image était sans valeur. Cela aussi sape le processus.

Quand le rejet persiste

Certain·e·s client·e·s rejettent l'image durablement — même après re-lecture, polyphonie et itération. Dans ce cas, une question méta honnête aide : « Quelle serait une image avec laquelle vous pourriez continuer à travailler ? Et s'il n'y en a pas : pouvons-nous continuer à travailler sans image ? »

Le travail génogrammique est un outil, pas une fin en soi. Quand l'outil ne convient pas, on en change. Ce n'est pas une défaite, mais une flexibilité méthodologique professionnelle.

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