En 1969, Ted Kennedy évoque à la télévision la « malédiction » qui pèserait sur sa famille. La phrase est restée — mais elle ne résiste pas aux chiffres eux-mêmes. Ce qui reste est lisible dans le génogramme.
Une phrase qui est restée
Le 25 juillet 1969, Ted Kennedy se présente devant les caméras de télévision. Une semaine plus tôt, dans la nuit du 18 au 19 juillet, sa voiture a basculé d'un pont étroit de l'île de Chappaquiddick dans un chenal de marée. Sa passagère, Mary Jo Kopechne, 28 ans, s'est noyée ; le signalement à la police n'est intervenu qu'environ dix heures plus tard. Dans ce discours, où il doit se justifier de son comportement pendant la nuit du drame, Ted Kennedy dit s'être demandé « si une terrible malédiction ne pesait pas réellement sur tous les Kennedy » — dans l'original : « whether some awful curse did actually hang over all the Kennedys ». Cette phrase fait depuis partie du récit public sur cette famille.
Elle tombe en terrain fertile. Un président assassiné, un sénateur assassiné, des accidents d'avion, la mort précoce d'un enfant, une femme qui disparaît pour le reste de sa vie après une intervention médicale — les Kennedy fournissent depuis des décennies la matière propre à l'idée qu'une force plus grande que le hasard serait à l'œuvre. L'expression « malédiction des Kennedy » s'est à ce point imposée qu'elle est aujourd'hui souvent employée sans guillemets, comme s'il s'agissait d'un diagnostic et non d'une formule prononcée par un homme endeuillé et sous pression, dans une unique allocution télévisée.
Pour les thérapeutes et les conseillers et conseillères qui travaillent avec des génogrammes, c'est précisément ce point qui est intéressant : que se passe-t-il si l'on ne lit pas une histoire familiale comme une malédiction, mais comme un système ? Que révèle-t-on si l'on considère les neuf enfants de Joseph P. Kennedy Sr. et Rose Kennedy non pas comme une communauté de destin, mais comme ce qu'un génogramme fait d'eux : une structure de générations, de rôles, de mandats et de schémas ?
Le test de réalité auquel le mythe ne résiste pas
Avant d'examiner cette structure, un simple coup d'œil aux chiffres s'impose — car le mythe de la malédiction échoue déjà face à ses propres données. Joseph Sr. et Rose Kennedy ont eu neuf enfants. Cinq d'entre eux sont morts entre 77 et 92 ans : Eunice Kennedy Shriver est morte à 88 ans, Patricia Kennedy Lawford à 82 ans, Jean Kennedy Smith à 92 ans, Rosemary Kennedy à 86 ans, Ted Kennedy à 77 ans. C'est, au regard de toute idée de malédiction, un âge remarquablement normal.
Quatre des neuf frères et sœurs sont effectivement morts prématurément ou de mort violente : Joseph Jr. à 29 ans à la guerre, John F. Kennedy à 46 ans dans un attentat, Kathleen à 28 ans dans un accident d'avion, Robert F. Kennedy à 42 ans dans un attentat. Ce sont quatre morts lourdes, publiques, souvent violentes, au sein d'une même famille — assez pour porter un récit. Mais quatre sur neuf, pas neuf sur neuf. L'idée répandue selon laquelle, dans cette famille, « tout le monde serait mort jeune » est tout simplement fausse. Une malédiction qui épargne la majorité des personnes concernées n'en est plus une. C'est autre chose — et c'est précisément cet autre chose que le génogramme permet d'examiner.
Le mandat : comment un aîné devient une institution
Dans le génogramme, la position dans la fratrie n'est jamais un simple chiffre. Joseph P. Kennedy Jr., né en juillet 1915, aîné de la fratrie, a été façonné dès l'enfance comme le premier-né politique de la famille. Son grand-père maternel, l'ancien maire de Boston John « Honey Fitz » Fitzgerald, prophétisa publiquement, dès la même année, que cet enfant deviendrait un jour le premier président catholique des États-Unis. Un mandat formulé avant même que l'enfant sache marcher.
Joe Jr. mourut en 1944, pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de l'« Opération Aphrodite » — un concept précoce et risqué de drone : un avion chargé d'explosifs devait être guidé à distance jusqu'à sa cible, mais l'appareil explosa prématurément, avant même que Joe Jr. et son copilote Wilford Willy aient pu sauter en parachute. Tous deux moururent.
La position de premier désigné se retrouvait ainsi vacante — et elle ne le resta pas longtemps. John F. Kennedy, le deuxième fils, jusque-là plutôt perçu comme un jeune homme de santé fragile, aux intérêts littéraires, reprit le mandat. Sa propre phrase à ce sujet est restée : « Now the burden falls on me » — désormais, le fardeau me revient. Quiconque travaille avec les délégations dans un génogramme connaît ce moment : un mandat ne disparaît pas avec la personne qui le portait en premier. Il se transmet à l'enfant disponible suivant.
Le père qui avait formulé ce mandat en vécut l'accomplissement — et en paya le prix. En décembre 1961, à peine un an après l'entrée en fonction de son fils, Joseph Sr. fut victime d'un grave accident vasculaire cérébral : paralysie du côté droit, langage fortement altéré, intellect intact. Dans cet état, pleinement conscient mais sans pouvoir s'exprimer, il vécut l'assassinat de John F. Kennedy en 1963 puis celui de Robert F. Kennedy en 1968. Il mourut en 1969 à l'âge de 81 ans, survivant ainsi à quatre de ses neuf enfants. Dans le génogramme, c'est l'une de ces constellations que l'on ne manque pas de voir : la génération qui a émis le mandat se retrouve, à la fin, debout au-dessus des tombes de ceux qui l'ont exécuté.
Rosemary : ce que le secret fait à un système
Il existe, dans cette histoire familiale, un chapitre qui exige une prudence particulière, parce qu'il concerne une personne réelle à qui l'on a infligé quelque chose d'irréversible. Rosemary Kennedy, troisième enfant de la fratrie, présentait déjà, avant 1941, des retards de développement documentés. En novembre de cette année-là, à l'âge de 23 ans, son père Joseph Sr. la fit soumettre à une lobotomie, pratiquée par les médecins Walter Freeman et James W. Watts. Rosemary était consciente pendant l'intervention. Le résultat ne fut pas un soulagement, mais une aggravation dramatique : elle devint durablement lourdement handicapée et passa le reste de sa vie internée à St. Coletta's, à Jefferson, dans le Wisconsin.
La précision est essentielle ici : la lobotomie n'a pas causé le handicap de Rosemary — elle a aggravé de façon catastrophique une déficience déjà existante. Tenir ces deux faits ensemble, sans opposer l'un à l'autre, correspond exactement au type de différenciation qu'impose un génogramme.
Ce qui, pour les professionnel·le·s travaillant avec des familles, compte au moins autant que l'intervention elle-même : ce qui s'est passé ensuite. Le sort de Rosemary resta caché au public pendant des décennies. Ce n'est qu'en 1987, grâce à l'historienne Doris Kearns Goodwin dans son livre sur les Fitzgerald et les Kennedy, qu'il fut connu d'un large public — plus de quarante ans après l'intervention. Une fille disparaît du récit public d'une famille, sans que la famille elle-même disparaisse. C'est un schéma que l'on retrouve dans de nombreux génogrammes, y compris en dehors des familles célèbres : il y a l'enfant dont on ne parle pas, dont le nom revient plus rarement, dont la photo manque. Dans le génogramme, cette absence devient elle-même une information.
Le secret comme style familial
L'histoire de Rosemary n'est pas isolée. La santé de John F. Kennedy, elle aussi, fut délibérément dissimulée pendant des années. En 1947, à Londres, on lui diagnostiqua la maladie d'Addison, une insuffisance surrénalienne rare. Officiellement circulait à la place l'explication qu'il souffrait occasionnellement de rechutes de malaria. Pendant la campagne électorale de 1960, la dissimulation se poursuivit : sa médecin, le Dr Janet Travell, déclara publiquement qu'il n'avait jamais eu la forme « classique », d'origine tuberculeuse, de la maladie d'Addison — ce qui était techniquement exact, mais qui taisait la forme auto-immune, plus fréquente, dont il souffrait réellement. La clarification complète sur la nature et l'ampleur de sa maladie n'intervint qu'en 2002, grâce à l'historien Robert Dallek, à partir de dossiers médicaux rendus accessibles.
Deux secrets, deux frère et sœur de la même génération, un schéma récurrent : non pas le mensonge ouvert, mais la demi-vérité techniquement exacte, qui tait juste assez pour préserver l'image. Quiconque travaille avec des familles en pratique thérapeutique connaît bien cette forme de secret — elle est souvent plus difficile à traiter qu'un mensonge ouvert, parce qu'elle échappe à toute confrontation simple.
L'état des sources fait partie du phénomène
Il vaut la peine, à ce stade, de faire un détour qui ressemble d'abord à une note de bas de page, mais qui touche en réalité au cœur du sujet : peu de familles ont fait l'objet d'autant d'écrits que les Kennedy — et pour peu d'entre elles il est aussi laborieux de séparer les faits établis des faits simplement bien racontés.
Un exemple : on prête à Joseph Kennedy Sr. une phrase qui figure dans d'innombrables textes, selon laquelle, en substance, il n'y aurait dans cette famille aucun perdant, seulement des gagnants. Elle correspond parfaitement à tout ce que l'on sait de lui. Sauf qu'on ne trouve aucune source qui l'atteste avec une date et un contexte. Elle est trop belle pour être vérifiée. Ou un détail d'apparence plus anodine : une archive de presse de 1984 indique que David Kennedy avait treize ans lorsque son père fut abattu. Si l'on calcule sa date de naissance par rapport à la nuit du crime, il avait douze ans. Un an d'écart, transmis depuis quarante ans.
Même la malédiction a une origine floue. Que Ted Kennedy ait parlé de « malédiction » en 1969 est attesté. A-t-il forgé le terme ou n'a-t-il fait qu'exprimer ce qui circulait déjà depuis longtemps ? Impossible de le dire avec certitude. Et la question inverse, qui vient naturellement à l'esprit — cette accumulation est-elle seulement statistiquement remarquable pour une grande famille, sur un demi-siècle, avec la guerre, la politique et l'aviation ? — n'a, à ce jour, été sérieusement calculée par personne. Il n'existe aucun résultat à opposer au mythe. Seulement de la plausibilité.
Ce n'est pas un hasard, mais la poursuite du même schéma par d'autres moyens. Une famille qui a tenu secret le sort de Rosemary pendant 46 ans et la maladie de JFK pendant un demi-siècle a créé exactement le vide dans lequel les légendes prospèrent. Là où les faits manquent, le récit occupe la place — et il l'occupe invariablement avec ce qui sonne le mieux.
Et nous voilà en plein cœur du travail avec le génogramme. Là non plus, sur la table de consultation, les archives sont rares. On y trouve des souvenirs, des récits familiaux, des omissions. La tâche n'est pas d'opposer l'un à l'autre, mais de séparer proprement les deux : que savons-nous ? Et que raconte-t-on ? Les deux ont leur place dans le génogramme — mais ils doivent y être marqués différemment.
Le risque comme style familial
Un troisième schéma traverse les générations : un rapport conscient et répété au risque. Joe Jr. se porta volontaire pour la dangereuse mission Aphrodite. Ted Kennedy survécut en 1964 à un accident d'avion, dans lequel le pilote et son collaborateur Edward Moss trouvèrent la mort, avec trois vertèbres brisées, des côtes fracturées et un poumon effondré — il passa ensuite près de cinq mois en traitement clinique. Michael Kennedy, fils de Robert F. Kennedy, mourut en 1997 dans un accident de ski à Aspen : du football sur skis, sans casque, collision avec un arbre. John F. Kennedy Jr. était lui-même aux commandes du Piper Saratoga avec lequel, en 1999, il s'écrasa au large de Martha's Vineyard avec son épouse Carolyn Bessette-Kennedy et sa belle-sœur Lauren Bessette — il ne possédait pas de qualification de vol aux instruments ; l'organisme d'enquête NTSB retint comme cause une désorientation spatiale de nuit, dans la brume.
L'historien Steve Gillon a livré à ce sujet une appréciation tranchée : une malédiction des Kennedy, à proprement parler, n'existerait pas — ce qui, dans cette famille, ressemble au destin s'expliquerait plutôt par un comportement à risque conscient, transmis à travers les générations : engagement volontaire à la guerre, sports risqués, refus de la protection rapprochée. Cela aussi, comme indiqué plus haut, est une interprétation et non une preuve. Mais c'est exactement ainsi que travaille un génogramme : non pas avec des preuves, mais avec des schémas rendus visibles, qu'une famille répète à travers les générations.
Ce que seul le génogramme rend visible
Certains détails de cette histoire familiale passent presque inaperçus dans un récit chronologique — dans le génogramme, où les générations apparaissent côte à côte et les unes sous les autres, ils sautent aux yeux. Quatre accidents d'avion en deux générations : Joe Jr. en 1944, Kathleen en 1948, Ted en 1964 (a survécu), John F. Kennedy Jr. en 1999. Qui lit cela comme une liste voit quatre événements sur 55 ans. Qui le dessine comme un génogramme voit une ligne qui traverse des frères et sœurs jusqu'à leurs enfants.
Même des coïncidences biographiques qui se perdent dans un texte suivi ressortent dans le génogramme : Kathleen Kennedy, née en 1920, et sa sœur cadette Jean, née en 1928, ont le même anniversaire, le 20 février — un détail sans portée causale, mais un exemple de la façon dont un génogramme met au jour des relations entre des dates qu'un texte se contenterait d'énumérer côte à côte.
Et il y a les liens discrets, souvent négligés, entre les générations : David Kennedy, fils de Robert F. Kennedy, avait douze ans lorsque son père fut abattu dans la nuit du 5 juin 1968. Il l'a vu à la télévision, seul dans une chambre d'hôtel à Los Angeles — dix jours avant son treizième anniversaire. David mourut en 1984, à l'âge de 28 ans, d'une intoxication médicamenteuse multiple. Un génogramme ne montre pas seulement qu'un enfant a perdu son père par la violence — il montre aussi à quel âge, à quelle phase de développement, et laisse de la place à la question qui en découle, sans y répondre prématurément.
Ce que les professionnel·le·s peuvent en retenir
Les client·e·s apportent en consultation leurs propres récits de malédiction. « Chez nous, tous les hommes meurent jeunes. » « Dans notre famille, aucun mariage ne dure. » De telles phrases portent presque toujours en elles une vérité biographique — elles ne sont pas sorties de nulle part, mais condensent en une formule des expériences réelles, souvent douloureuses, d'une famille. Honorer cette vérité est le premier pas. La laisser subsister sans discussion comme un destin serait le second, superflu.
Le génogramme offre une troisième voie. Il prend le récit au sérieux sans le prendre pour argent comptant. Il demande : qui portait quel mandat ? Qu'a-t-on tu, et qu'a fait ce silence aux générations suivantes ? Quel comportement à risque se répète, et qui l'a incarné le premier ? Ce sont précisément ces questions qui transforment un récit de malédiction en un schéma — et un schéma en quelque chose qui, contrairement à une malédiction, peut se comprendre et se transformer. Les Kennedy ne sont pas, pour cela, un cas à part. Ils ne sont, dans le détail rendu public de leur histoire, qu'un exemple particulièrement bien documenté de ce qui se produit, à plus petite échelle, dans de nombreuses familles.