Module 4 « Spécialiser » — Leçon 21 · Durée de lecture env. 16 min

Le deuil n'est pas une pathologie individuelle, mais un phénomène relationnel — inscrit dans les histoires familiales, les schémas de perte et les loyautés transgénérationnelles. Le génogramme rend cet ancrage visible et ouvre à l'accompagnement du deuil une dimension que l'entretien individuel seul n'atteint pas.

Pourquoi l'entretien individuel ne suffit pas

L'accompagnement du deuil a connu, au cours des trois dernières décennies, un changement de paradigme fondamental. Alors que William Worden, dans la première édition de son ouvrage de référence Grief Counseling and Grief Therapy (1982, Springer), esquissait encore un modèle phasique des tâches de deuil fortement centré sur le traitement intrapsychique de l'individu, l'ouvrage collectif de Froma Walsh et Monica McGoldrick Living Beyond Loss: Death in the Family (2e éd. 2004, Norton) a, au plus tard, opéré une rupture conceptuelle : le deuil se déroule dans les systèmes familiaux, non chez des individus isolés.

Walsh et McGoldrick soutiennent qu'un décès ne concerne jamais seulement la personne qui le vit directement — il réactive des pertes antérieures, déplace la répartition des rôles, rouvre des conflits non résolus et peut renforcer ou fragiliser les schémas existants de résilience familiale. La conséquence clinique est directe : une conseillère qui ne considère que la personne endeuillée ne comprend, au mieux, que la moitié du phénomène.

Dans ce cadre, le génogramme n'est pas un outil de visualisation exhaustive — c'est un instrument de formation d'hypothèses. Il condense en un seul dessin ce que des centaines de minutes d'entretien ne feraient apparaître que progressivement : qui, dans cette famille, a déjà connu une perte auparavant ? Comment le deuil a-t-il été montré — ou non montré ? Quels décès ont été passés sous silence, lesquels ont été ritualisés, lesquels sont restés tabous ?

Les quatre dimensions clés du génogramme du deuil

Walsh et McGoldrick distinguent quatre dimensions systématiquement cartographiées dans le génogramme :

1. Historique des pertes (Loss History) : tous les décès survenus sur au moins trois générations sont consignés — avec la date, la cause du décès (si connue) et le lien avec la cliente centrale. Ce qui importe ici n'est pas seulement la perte actuelle, mais la charge cumulative : les familles ayant connu plusieurs décès en peu de temps présentent souvent des schémas d'épuisement collectif qui se répercutent sur la réaction de deuil actuelle.

2. Styles de deuil (Mourning Patterns) : comment a-t-on fait le deuil dans cette famille ? Les émotions étaient-elles exprimées ou réprimées ? Y avait-il des rituels — religieux, culturels, familiaux — ou le décès était-il rapidement « classé » ? Les enfants étaient-ils inclus dans le processus de deuil ou en étaient-ils exclus ? Cette dimension ne peut être explorée que de façon exploratoire, elle ne se lit pas directement dans le génogramme — le génogramme sert alors d'échafaudage à l'entretien.

3. Décès accidentels versus décès anticipés : McGoldrick et Walsh (2004) soulignent que les décès soudains et traumatiques (accident, suicide, crime violent) engendrent des dynamiques de traitement différentes des décès attendus après une longue maladie. Dans le génogramme, ces différences sont signalées par des annotations — par exemple un symbole d'éclair pour un décès soudain, un format de ligne particulier pour un suicide.

4. Pertes ambiguës (Ambiguous Loss) : le concept d'Ambiguous Loss de Pauline Boss (1999, Harvard University Press) décrit des pertes qui ne sont ni totalement présentes ni totalement absentes : personnes disparues, proches atteints de démence, fausses couches, enfants confiés à l'adoption. Ces formes de perte reçoivent dans le génogramme leurs propres représentations symboliques — souvent une ligne pointillée signalant une appartenance incertaine.

Guide pratique : le génogramme du deuil en cinq étapes

L'élaboration d'un génogramme du deuil diffère sur certains points du génogramme standard selon McGoldrick, Gerson et Petry (Genograms: Assessment and Intervention, 3e éd. 2008, Norton). La démarche est recommandée au plus tôt à partir de la deuxième séance — au début, c'est l'écoute empathique qui prime, non la cartographie structurante.

Étape 1 — Entretien d'orientation : avant d'introduire le génogramme, clarifier les points suivants : quelle perte actuelle amène la cliente à l'accompagnement ? Dispose-t-on d'informations préalables sur des pertes antérieures dans la famille ? Comment la cliente réagit-elle à la proposition de dessiner ensemble l'histoire familiale ? Certaines personnes endeuillées vivent ce dessin comme un soulagement ; d'autres ressentent la structuration, en phase aiguë, comme froide ou distanciante.

Étape 2 — Dessiner le génogramme standard : trois générations, personnes, lignes de relation, dates de vie. Pas encore d'annotation spécifique au deuil à ce stade — d'abord la structure de base.

Étape 3 — Inscrire la ligne des pertes : tous les décès sont annotés chronologiquement. Sont particulièrement pertinents : les regroupements temporels (plusieurs décès en quelques années), les décès structurellement similaires à la perte actuelle (même cause de décès, même configuration relationnelle), et les décès étonnamment peu présents dans le discours familial.

Étape 4 — Compléter les annotations de deuil : pour chaque décès consigné qui est abordé lors de l'entretien : comment le deuil a-t-il été vécu à l'époque ? Un rituel a-t-il été accompli ? Y a-t-il une tombe, est-elle visitée ? Des objets souvenirs ont-ils été conservés ou jetés ? Ces informations sont inscrites en marge de la personne concernée, sous forme de notes brèves ou de symboles convenus.

Étape 5 — Nommer et explorer les schémas : quels schémas deviennent visibles ? Les causes de décès se répètent-elles ? Existe-t-il des générations où les pertes s'accumulent particulièrement ? Y a-t-il des membres de la famille systématiquement absents de la mémoire collective ? Le professionnel nomme ces schémas de façon prudente — comme des hypothèses, non comme des diagnostics — et invite la cliente à les commenter, les corriger ou les approfondir.

Schémas de perte transgénérationnels — la contribution de Murray Bowen

Murray Bowen, l'un des fondateurs de la thérapie familiale, avait déjà reconnu l'importance particulière de la mort et de la perte pour les systèmes familiaux. Dans son ouvrage publié à titre posthume Family Therapy in Clinical Practice (1978, Jason Aronson), il décrit comment des pertes non traitées dans un système familial génèrent un niveau accru de réactivité émotionnelle, transmis à travers les générations. Les membres de la famille développent — souvent inconsciemment — des schémas similaires à ceux de leurs parents ou grands-parents dans leur manière de vivre le deuil : retrait émotionnel, hyperactivité, somatisation ou maintien de rituels ayant depuis longtemps perdu leur sens originel.

Le génogramme rend ce constat bowénien immédiatement accessible aux clientes. Lorsqu'une femme de 45 ans réalise que sa mère a vécu, au même âge, la mort de son père, et que la grand-mère a elle aussi traversé une perte marquante à une étape similaire de sa vie — le génogramme peut rendre cette résonance structurelle littéralement visible, bien avant que la cliente ne parvienne à la formuler verbalement.

Le modèle du double processus (Dual Process Model) de Margaret Stroebe et Henk Schut (The Dual Process Model of Coping with Bereavement, Death Studies 23/3, 1999) complète cette perspective systémique d'une dimension processuelle : les personnes oscillent entre un traitement orienté vers la perte et un traitement orienté vers la restauration. Cette oscillation ne se produit pas dans le vide — le système familial la renforce ou l'entrave. Les familles à forte culture orientée vers la perte (pleurs fréquents, souvenir partagé, entretien des rituels) peuvent rendre plus difficile le versant orienté vers la restauration ; à l'inverse, les familles à forte culture de restauration (fonctionner, avancer, ne pas parler) peuvent pathologiser l'orientation vers la perte.

Limites : le risque de retraumatisation

Le génogramme du deuil n'est pas un outil de cartographie neutre. Il intervient dans des systèmes émotionnels — ce qui comporte des risques souvent trop peu soulignés dans la littérature.

Effet de cumul : lorsque l'historique des pertes d'une famille est très chargé — de nombreux décès, dont certains traumatiques — le recensement systématique peut produire un effet de cumul qui submerge la cliente. Ce qui pourrait être exploré progressivement dans l'entretien apparaît d'un coup dans le génogramme — littéralement sous les yeux. Les accompagnatrices de deuil doivent évaluer en continu la capacité émotionnelle de la cliente et interrompre le processus si nécessaire.

Activation de secrets familiaux : les génogrammes du deuil touchent souvent des systèmes familiaux où certains décès ont fait l'objet d'un tabou — suicides, morts au combat, décès de jeunes enfants, décès liés à un avortement. L'activation de ces secrets peut être déstabilisante si la relation thérapeutique n'est pas suffisamment solide. Monica McGoldrick l'a rappelé à plusieurs reprises : le génogramme suit le processus thérapeutique — il ne le devance pas.

Court-circuit diagnostique : le génogramme peut inciter à voir des schémas dont l'interprétation causale est excessive. Toute accumulation de décès dans une génération n'est pas nécessairement liée causalement ; toute similitude dans les styles de deuil n'est pas nécessairement transmise sur plusieurs générations. Le professionnel a l'obligation de proposer les schémas comme des hypothèses — et de vérifier activement où la cliente les contredit.

Question du cadre : le génogramme du deuil convient à l'accompagnement du deuil et au conseil psychothérapeutique — pas à l'intervention de crise aiguë. Dans les premiers jours et semaines suivant un décès, la stabilisation et l'écoute empathique priment. Le travail structurant sur le génogramme ne commence qu'une fois la phase de choc aiguë passée.

Vignette clinique

Une assistante sociale de 58 ans sollicite un accompagnement du deuil après le décès soudain de son mari, victime d'une crise cardiaque. Elle rapporte qu'elle « fonctionne » — elle a tout organisé, soutenu les enfants, planifié l'enterrement — mais qu'elle ne parvient pas à pleurer. Lors du troisième entretien, l'accompagnatrice propose de dessiner ensemble un génogramme.

En inscrivant la ligne des pertes, un fait frappe : la mère de la cliente avait perdu son premier mari à 32 ans dans un accident de voiture — et avait ensuite, selon le récit de la cliente, « simplement continué comme si de rien n'était ». La cliente ne se souvient pas avoir jamais vu sa mère pleurer. La grand-mère paternelle avait elle aussi perdu deux fils pendant la Seconde Guerre mondiale ; dans la famille, on disait d'elle qu'elle avait été « une femme forte ».

En regardant le génogramme, la cliente dit doucement : « Chez nous, on ne pleure pas. Ce n'est pas prévu. » Le génogramme a mis en mots ce que la cliente parvenait à peine à formuler elle-même : un style de deuil familial implicite qui réprime systématiquement l'orientation vers la perte. Les séances suivantes peuvent explorer précisément ce que ce style a donné à la cliente — et ce qu'il lui a pris.

État de la recherche & discussion

La base empirique de l'utilisation spécifique du génogramme dans l'accompagnement du deuil est — comme pour de nombreuses méthodes systémiques — limitée en termes d'études contrôlées randomisées. La majeure partie de la littérature est conceptuelle, casuistique ou fondée sur la recherche qualitative.

L'ouvrage collectif de Walsh et McGoldrick Living Beyond Loss (2004) demeure l'ouvrage de référence central ; il rassemble à la fois des fondements théoriques et des études de cas cliniques issues de contextes culturels variés. Worden a explicitement intégré l'approche systémique familiale dans la quatrième édition de son ouvrage Grief Counseling and Grief Therapy (2009, Springer) — un signe du changement de paradigme dans le domaine.

Dans l'espace germanophone, Ruthmarijke Smeding a fait progresser le travail de deuil systémique ; son livre Trauer erschließen (2012, der hospiz verlag) décrit des approches travaillant avec les systèmes familiaux et les styles de deuil implicites, sans utiliser explicitement le génogramme — une lacune méthodologique qui persiste dans la recherche germanophone sur le deuil.

La question de savoir si le deuil est pathologisé lorsqu'il est trop fortement systématisé et cartographié fait l'objet d'un débat controversé. Le diagnostic de Prolonged Grief Disorder (PGD) dans le DSM-5-TR (2022) a relancé ce débat : qu'est-ce qu'un deuil normal, qu'est-ce qu'un deuil cliniquement pathologique nécessitant un traitement ? Le génogramme peut ici agir dans les deux sens — il peut normaliser (en montrant que les schémas de deuil familiaux ne constituent pas une pathologie individuelle) ou pathologiser (en étiquetant comme problématiques des schémas que la cliente elle-même ne perçoit pas comme tels). Le professionnel porte la responsabilité de cette distinction.

Le concept d'Ambiguous Loss de Pauline Boss a enrichi la discussion sur les formes non conventionnelles de deuil — le deuil de personnes vivantes (démence, éloignement affectif, incarcération), le deuil de pertes non reconnues (pertes périnatales, animaux de compagnie, rôles sociaux). Le génogramme peut également représenter ces pertes et ainsi affiner le regard du professionnel sur un spectre plus large du deuil.

Renvois

  • Module 4, leçon 5 « Le génogramme palliatif » — se situe chronologiquement au niveau de la phase de fin de vie, tandis que cette leçon traite de la phase de deuil après la mort
  • Module 4, leçon 7 « Maladie chronique et handicap dans le génogramme » — thématiques de perte liées à des diagnostics graves mais non mortels ; recoupements avec le concept d'Ambiguous Loss
  • Module 4, leçon 14 « Traumatisme, épigénétique et neurobiologie » — transmission transgénérationnelle des expériences de perte au niveau biologique ; complète la perspective systémique de cette leçon
  • Module 2 « Sujets sensibles dans le génogramme » — approche méthodologique des décès tabous (suicide, mortalité infantile, pertes de guerre)
  • Module 3 « Thérapie familiale » — le concept de réactivité émotionnelle de Bowen comme fondement théorique

Liens complémentaires